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TRIBUNE - Le vrai danger de l’IA n’est pas seulement le chômage : c’est la hausse des inégalités

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Pilvi Torsti, directrice de la Fondation européenne pour la formation (ETF)

L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une menace imminente. Le débat dominant se résume souvent à une question : « L’IA va-t-elle prendre nos emplois ? »

Mais cette interrogation ne prend sans doute pas tous les paramètres en compte. En effet, une récente étude de la Fondation européenne pour la formation (ETF), basée sur des données internationales, révèle une réalité plus subtile et potentiellement plus inquiétante.

Pour l’instant, l’IA ne détruit pas (encore) l’emploi à grande échelle. Même dans les économies avancées, seule une part limitée des métiers est exposée à un risque élevé d’automatisation complète. En revanche, en modifiant certaines tâches, l’IA transforme en profondeur l’organisation du travail et la répartition des avantages, déterminant qui en bénéficie et qui en est exclu.

Comme l’a souligné Alexandra Roulet dans une tribune publiée dans Libération le 7 avril dernier, les optimistes de l’IA insistent sur sa capacité à accroître la productivité. Pour certains, c’est déjà le cas. Au-delà de cet effet, dans tous les secteurs et tous les pays, elle redistribue aussi les opportunités. 

Les professionnels les plus qualifiés, disposant d’un niveau d’études élevé, de solides compétences numériques et d’un accès aux technologies, voient déjà s’ouvrir de nouvelles perspectives et peuvent prétendre à des salaires plus élevés.

À l’inverse, pour de nombreux travailleurs peu qualifiés ou plus âgés, le travail devient plus intense, plus fragmenté et davantage contrôlé. Les systèmes de management algorithmique suivent les performances en temps réel, standardisent les tâches et réduisent les marges de manœuvre et de créativité des travailleurs. L’écart entre les emplois « augmentés » et les emplois « pilotés » continue de se creuser.

Parallèlement, l’IA redessine les parcours professionnels. Les postes en début de carrière sont particulièrement exposés. Des tâches autrefois confiées aux jeunes salariés sont de plus en plus prises en charge par l’IA ou concentrées dans un nombre de fonctions restreint.

Pour les jeunes entrant sur le marché du travail, une question se pose : comment acquérir l’expérience nécessaire pour progresser ?

Ces évolutions renforcent les inégalités existantes entre les travailleurs et, de plus en plus, entre les pays. Face à ce défi, l’Europe ne peut rester indifférente.

L’avenir économique, social et politique de l’Union européenne est étroitement lié à celui de ses voisins. Or nombre de ces pays sont entrés dans l’ère de l’IA avec des infrastructures numériques plus fragiles, des niveaux de compétences plus faibles et une capacité limitée en matière de réglementation.

À mesure que l’adoption de l’IA s’accélère, ces déséquilibres ne feront que s’intensifier. En l’absence d’une gouvernance efficace, l’IA peut amplifier les vulnérabilités existantes. Ceci risque d’enfermer certaines économies dans des modèles de travail mal rémunérés et précaires au sein des chaînes de valeur digitale mondiales.

Dans ce contexte, les clivages entre ceux qui sont en mesure de tirer parti de ces technologies et ceux qui ne le peuvent pas risquent de s’accentuer.

De telles inégalités peuvent se manifester sous forme d’instabilité, de tensions sociales et, à terme, d’une augmentation des pressions migratoires. L’enjeu central consiste donc à garantir une répartition équitable des avantages liés à l’IA, à la fois entre les sociétés et au sein de celles-ci.

L’impact de l’IA sur les marchés du travail n’est pas déterminé par la technologie seule : il dépend de décisions politiques, de cadres institutionnels et de choix d’investissement. Les mêmes outils susceptibles d’aggraver les inégalités peuvent aussi élargir les opportunités — à condition d’être déployés dans cette optique.

En investissant dans les compétences, en Europe comme ailleurs, l’UE peut soutenir des systèmes d’éducation et de formation inclusifs, permettant aux travailleurs de s’adapter plutôt que d’être relégués. En renforçant les cadres de gouvernance, nous pouvons mieux protéger les droits des travailleurs et assurer que l’IA serve à « augmenter » les capacités humaines au lieu de les fragiliser.

Soutenir le développement des compétences au-delà de l’Union européenne constitue un investissement stratégique dans notre propre stabilité, notre résilience et notre prospérité partagée.

L’IA continuera de transformer le monde du travail. Que l’on avance vers davantage d’inclusion ou une fragmentation accrue dépendra des choix que nous faisons aujourd’hui.

La question n’est donc plus de savoir si l’IA va transformer le travail, mais si nous sommes prêts à orienter cette transformation avant que les inégalités ne s’enracinent.

Cette tribune a été publiée dans le quotidien francophone Libération le 21 mai 2026.

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